2025
Figaro - Octobre 2025
Par Léa Outier. Publié le 03/10/2025.
![]()
Écrire pour le plaisir
Séjours dédicacés à la lecture, circuits roman ou stylo en main… La matière littéraire devient objet de voyage. Décryptage d'un phénomène alors que Douglas Kennedy anime la première retraite d’écriture de l'hôtel Royal d'Évian-les-Bains, les 4 et 5 octobre.
Douglas Kennedy savoure : en ce mois de septembre, l'écrivain américain a mis le point final à son dernier manuscrit, qu'il s'apprête à remettre à son éditeur avant de s'accorder une pause d'une dizaine de jours « déconnectés » loin des mails et du téléphone. Ensuite, il partira animer une retraite d'écriture, les 4 et 5 octobre, dans un décor prisé par Proust en son temps : l'hôtel Royal d'Évian-les-Bains, un cinq-étoiles niché entre les Alpes et le lac Léman. Le temps d'un week-end, l'homme aux quelque huit millions de livres vendus en France initiera une douzaine de participants aux rouages de l'écriture romanesque. Au programme de cette retraite littéraire, la première du genre organisée par le palace : des ateliers collectifs le matin et des entretiens individuels l'après-midi avec Douglas Kennedy, qui relira et accompagnera aussi après le séjour les textes amorcés. Ainsi que des discussions avec l'auteur « autour des mots et des mets », présente l'hôtel, lors d'un dîner étoilé.
« L'objectif n'est pas de créer des écrivains en deux jours, cela relève du ressort de chacun ! En revanche, je peux démystifier le processus, discuter de la structure d'un récit, de la création des personnages, de la discipline personnelle de l'écrivain, des blocages créatifs, de l'importance de la scène d'exposition – qui est un vrai défi, excellemment relevé, par exemple, par Flaubert dans les quarante premières pages de Madame Bovary… », raconte l'auteur américain en parfait francophone, attablé dans un café du canal Saint-Martin où il a ses habitudes, lui qui réside plusieurs mois par an à Paris. « Ce que je veux transmettre lors de cette retraite, c'est mon point de vue d'écrivain, apprendre à regarder le monde comme un écrivain. Pour le reste, j'aime cette phrase de William Somerset Maugham : Il y a trois règles pour écrire un roman. Malheureusement personne ne les connaît ! », s'amuse Douglas Kennedy, qui a toujours avec lui de quoi noter, ce jour-là un épais calepin de cuir sombre.
Cette quête du regard romanesque guide un nombre croissant de voyages. Après l'engouement pour les hôtels littéraires déclinant l'univers d'un auteur et le succès des maisons d'écrivains, la matière écrite se place désormais au cœur des séjours : retraites animées par des maîtres de l'art narratif, où l'on vient déconnecter devant son carnet, séjours dédiés à la lecture d'une œuvre, circuits culturels, roman en main… Le livre, éternellement lié à l'imaginaire, n’est plus seulement un compagnon de voyage que l'on glisse dans sa valise, il devient un but en soi.
À l'image du week-end organisé par l'hôtel Royal d'Évian-les-Bains, un nombre croissant de séjours proposent désormais de partir avec carnet et stylo (ou clavier), pour accorder du temps à l'écriture. Ces séjours se tiennent dans des hôtels, ou dans des lieux consacrés. « Symboliquement, l'écriture a toujours été un voyage intérieur : le fait de réaliser matériellement ce voyage en se déplaçant, en voyageant physiquement vers une destination, a donc une résonance particulière. Changer, quitter un lieu empreint de routine, porte, comme dans toute forme de voyage, de la distance et du recul. On met de côté les contraintes pour ouvrir un espace de créativité », avance Anne Caumes, fondatrice de Narrations, atelier d'écriture basé à Bordeaux. Cette enseignante en techniques narratives depuis vingt ans, ancienne correctrice dans l'édition et auteure jeunesse, a récemment lancé des résidences d'écriture, d'abord des week-ends, puis des semaines complètes, dans un ancien domaine agricole du Périgord. Elles rassemblent de petits groupes d'« écrivants » hébergés sur place, qui phosphorent entre la piscine, les vieux chênes et la campagne à perte de vue.
« En créant une bulle, les séjours d'écriture permettent de se détacher du quotidien. Pas de distraction matérielle, pas d'intendance, pas de références connues, cela permet la libération des idées : c'est ce que viennent chercher tous nos participants », expose Éléonore Briard, responsable des séjours d'Aleph-Écriture. Référence en la matière, cette école de l'écrit, créée à Paris en 1985, développe depuis quelques années une offre grandissante de voyages « packagés » autour de la création littéraire, avec transferts, pension complète ou demi-complète, hébergement et un programme quotidien axé autour de l'écriture : trois heures le matin, trois heures l'après-midi, animées par un professionnel formé à la pédagogie appliquée par Aleph-Écriture. Trente-neuf résidences ont été proposées en 2024, pour près de 190 participants de toutes les générations. Les décors sont choisis pour leur « pouvoir d’évocation » : de l'abbaye de Saint-Jacut-de-la-Mer à la pointe d'une presqu'île bretonne, à la Manufacture royale de Lectoure dans le Gers, en passant par des villes européennes (Berlin, Varsovie, Lisbonne…).
Jean-Noël Poggiali, lui, a participé en août à un séjour nommé « Ouvrir l'enquête » abrité par l'ancienne demeure de Roger Martin du Gard, dans l'Orne. « J'y ai trouvé une réclusion bénéfique, et j'en suis revenu avec beaucoup d'outils, de pistes. Se mettre en route pour un lieu qu'on ne connaît pas – et nul besoin qu'il soit exotique – m'a fait l'effet d'un sas, à l'aller comme au retour », témoigne cet artiste lyrique basé à Lyon, également écrivain de biographies pour les particuliers. « Face à la demande grandissante, nous allons continuer à développer ce genre de séjours, avec pour horizon une cinquantaine par an, voire plus », dit Éléonore Briard d'Aleph-Écritures, qui planche sur plusieurs nouveautés : carnet de voyage à Hyères, poésie nomade à Arles…
Dans la tradition des conférenciers conviés à bord, Cunard, spécialiste historique des croisières transatlantiques, embarquera des écrivains pour sa traversée Le Havre-New York à bord du Queen Mary 2 (du 1er au 8 mai 2026). Le plateau d'invités, que l'on prédit très alléchant, reste encore à confirmer. Autre démarche, les pieds sur terre, chez La Vie Bonne : cette agence propose des séjours croisant œnologie et littérature dans le vignoble bordelais, entre dégustation de grands crus et ateliers d'écriture confiés à la romancière Lilia Hassaine ou la philosophe Margaux Cassan.
Dans cette tendance, la lecture n'est pas en reste. Au Royaume-Uni, les retraites de lecture se créent dans le sillage de la nouvelle jeunesse des book clubs, ou clubs de lecture, en vogue outre-Manche. Ainsi de l’agence Ladies Who Lit (littéralement, « les femmes qui éclairent »), créée en 2023, qui réunit des lectrices pour des séjours dans des hôtels de charme, de l'île de Mykonos à la campagne sicilienne en passant par les Caraïbes. Les voyages affichent souvent complets dans les heures suivant leur mise en vente. « Après la pandémie, on a vu une énorme réorientation vers des expériences ayant du sens. La littérature donne au voyage une profondeur et une réflexion qui en font plus qu'un simple moment d'évasion », estime Megan Christopher, la fondatrice de cette communauté de lectrices globe-trotteuses venues chercher une « remise à zéro ».
Même esprit, autre concept, avec les séjours de Books in Place, installé à Bristol : associer une destination à livre. Lire Jane Austen à Bath, Ian Fleming en Jamaïque, Eli Shafak à Istanbul, Daphné du Maurier dans les Cornouailles. S'imprégner des atmosphères, visiter les lieux du récit et débattre du texte, qu'il soit populaire ou classique. « Nous recherchons des livres bien écrits, mais qui donnent également une idée du lieu que nous visitons, intègrent l'histoire et la culture de la destination. L'idée est de s'instruire tout en se divertissant, dans l'esprit d'un club de lecture », explique le fondateur Paul Wright, tout juste de retour de Pompéi autour du roman de Robert Harris sur la cité antique. Après deux premiers voyages lancés en 2023, cet ancien informaticien féru de lecture en a proposé 24 en 2025, et projette d'élargir encore son offre face au succès.
Au retour, les plus inspirés pourront se tourner vers les nombreux ateliers déclinant l'art du carnet de voyage (Les Mots à Paris, L'Atelier de la Salamandre à Chelles…). Quelle que soit la formule, un ingrédient restera nécessaire, prévient Douglas Kennedy : « Le doute ! C'est un aspect essentiel de la création, dont le dosage est délicat. Pas assez de doute, on est mauvais. Trop de doute, on n'écrit pas. »
Narrations. Entre les bastides et les châteaux du Périgord, le Domaine de Merle-Haut accueille tout au long de l'année les séjours d'écriture organisés par l'association Narrations. Les ateliers ont lieu dans l'ancien poulailler transformé en pièce chaleureuse, ouverte à la piscine et à la campagne. Week-ends à partir de 210 €, séjour à partir de 460 €, hors hébergement. Nuitée à partir de 30 €. Tél. : 06 51 61 99 31.
Nous sommes par essence des êtres de narration. Tout dans nos vies est narration, et un simple changement de point de vue peut redéfinir le sens entier d'une histoire.
Les techniques narratives peuvent être utilisées dans de très nombreux domaines d'application.



Anne Caumes est diplômée de l'université Paris-I Panthéon Sorbonne en Histoire de l'art et Archéologie (maîtrise, spécialité protohistoire, naissance de l’écriture).





















